Chronique ~ Sexualité et érotisme chez Gustav Klimt

« Tout art est érotique » disait Adolf Loos, architecte et artiste autrichien. Et l’art de Klimt l’est plus que tout autre.


L’exposition immersive dans l’œuvre de Gustav Klimt proposée à l’Atelier des Lumières, jusqu’au 11 novembre 2018 est l’occasion rêvée pour se rendre à quel point tout est imprégné d’Eros. Des femmes au regard à la fois scrutateur et inquisiteur, désirables, désirantes et désirées, une esthétique faisant appel à des formes rondes rappelant la maternité – en opposition à des formes plus géométriques rappelant des objets phalliques, un pictural floral témoignant d’une surabondance de vie… C’est ce qui vous frappera si vous vous rendez à l’Atelier des Lumières – ce que je conseille fortement et pour laquelle le BDA a réservé des places !


L’incarnation du désir et du sexe est un thème récurrent – voire un fil conducteur dans l’œuvre de l’artiste viennois. Cette incarnation passe par la place prépondérante accordée aux femmes, et principalement à la femme affirmative, certaine de son pouvoir de séduction, la femme fatale. Chez Klimt, le désir et la séduction ne sont pas pris comme un instant confinant à la minauderie mais comme un événement vindicatif, revendiqué et viscéralement incarné.


Judith I, peint en 1901 est une sorte d’icone bien étrange, ornée d’or, aux cheveux noir ébène et à la bouche entrouverte – un sein est découvert, l’autre aperçu en transparence : la femme ici est incarnation de l’affirmation de soi, femme fatale transpirant la sensualité et la revendiquant, provoquant ainsi une fascination et un effet hypnotique. Pour reprendre les mots de Sartre dans L’Être et le Néant : « Par la séduction, je vise à me constituer comme un plein d’être et à me faire reconnaître comme tel. Pour cela, je me constitue en objet signifiant. »



Cette femme fatale, omniprésente dans toute l’œuvre de Klimt, est aussi évoqué symboliquement lorsque Eros et Thanatos entrent en jeu – dieux grecs contradictoires et complémentaires que Freud place au rang de pulsions contraires du psychisme humain. Les femmes sont alors représentées en poissons ou serpents, comme dans la toile « ondines (poissons d’argent) » de 1899 où les femmes sont enrobées dans un corps de poissons à la forme manifestement sexuelle (assez proche de la forme du spermatozoïde) : depuis Ulysse et l’épisode du chant des sirènes, la femme aquatique est une figure énigmatique parce que séductrice et mortifère, irrésistiblement attirante parce qu’elle provoque un engourdissement de la conscience dans le désir. Ce motif pictural est présent également dans l’œuvre « Serpents d’eau II » où deux femmes-serpents aux attributs charnues et à la peau cadavérique (le sexe et la mort sont très souvent entremêlés dans l’œuvre de Klimt), étendues dans une nudité naturelle, rappellent la tentation suprême de la Genèse.



Klimt montre le désir et le sexe dans leur intimité la plus recluse mais sans que jamais quelque chose de pervers ne s’installe. En 1916-1917, il réalise « Les amies II » représentant deux femmes fixant le spectateur d’un regard innocent, dont l’une nue, le pubis particulièrement voyant. Deux oiseaux s’y trouvent : d’une part le paon, représentation de la figure masculine, qui paraît ici être de trop, et d’autre part, la poule, symbole de la fille légère et de la putain. Jamais aucune culpabilité n’entre en ligne de compte même lorsqu’il s’agit de représenter une scène de pénétration dans « Le couple d’amoureux » de 1914 montrant un plaisir manifestement assouvi et assumé.


Toutes ces analyses d’œuvres nous permettent d’affirmer que pour Klimt, le désir et le sexe est, non pas seulement un rapport particulier au monde mais le rapport le plus originel avec le monde. Pour Klimt, Eros est hétérosexuel, homosexuel, affirmé et naturel. De fait, la nudité ne revêt aucune once de culpabilité car elle est présentée et considérée comme la condition la plus naturelle de l’homme. Klimt semble, avec ses œuvres, répondre à la question sartrienne : la sexualité est-elle un accident contingent ou une structure nécessaire de l’être-pour-soi-pour-autrui ? D’après Klimt, tout est sexuel et la sexualité n’est pas une dimension comme une autre de la corporéité, elle est la corporéité même. Le désir se retrouve alors au croisement exact de l’instinct sexuel le plus animal et de la construction psychique strictement humaine. Le désir, le sexe transcendés par l’Eros, l’amour, se retrouvent dans la fameuse toile « Le baiser » (1907-1908). Cette œuvre particulièrement tendre témoigne peut-être de ce qui se situe au-delà de la sexualité : l’amour dans le sens premier du terme comme premier mouvement vers la transcendance chez Klimt – encore une représentation très sartrienne : « Si l’Autre m’aime, je deviens l’indépassable […] mon existence au milieu du monde devient l’exact corrélatif de ma transcendance pour-moi ». L’homme transcende en fait l’instinct sexuel animal par l’imagination et le travail de la pensée.

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François Santuitart
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Pestre2017