Chronique ~ L'art et la culture et Daech

Pourquoi l'État Islamique veut-il détruire la culture ? Pourquoi faut-il intervenir ?



Depuis la proclamation du califat le 29 juin 2014, l’Etat Islamique a vu son influence grandir en Irak et en Syrie. Si chacun craint pour sa vie ou ses possessions, il est d’autres biens que Daech s’empresse de détruire dans la région : l’art, la culture et la liberté d’expression.


Il faut réaliser à quel point la situation est catastrophique : les djihadistes de l’EI ont déjà réduit en poussière des monuments de la culture syrienne et libyenne, tandis que d’autres sites historiques sont en danger aujourd’hui. Les dégâts continuent car Daech, en plus de vouloir anéantir toute culture antérieure à l’islam, en profite pour inonder le très lucratif marché de l’art mondial d’œuvres volées. L’UNESCO, des ONG et des gouvernements appellent à la mobilisation internationale depuis 2015 pour lutter contre ce génocide culturel, un crime contre l’humanité en quelque sorte.



1. Le patrimoine en danger


Depuis 2014, les combattants de l’Etat Islamique inondent Internet de vidéos vantant leurs « exploits », notamment les musées vandalisés, les églises détruites, les sites archéologiques piétinés… Les djihadistes entreprennent un nettoyage du paysage culturel et détruisent tous les vestiges qui correspondent à des civilisations antérieures à l’islam.


Ainsi, la Syrie, la Libye et l’Irak sont les pays les plus menacés. Ils sont aussi les berceaux de la culture mésopotamienne abritant les premières merveilles du monde à l’éveil des civilisations humaines. Sur les 12 000 sites archéologiques du territoire irakien, par exemple, 2 000 sont déjà dans des zones contrôlées par l’Etat Islamique. Ces sites sont donc les cibles de destructions organisées pour lesquelles il existe une unité spéciale : les Kata’ib Taswiya (« bataillons de colonisation) qui, à coups d’explosifs, de masses ou de bulldozers, font oublier les racines de notre humanité.


Cette extermination a débuté en 2014 avec l’explosion de nombreux sanctuaires chiites en Irak et la mosquée Nabi Yunus près de Mossoul. En quatre ans, l’efficacité de l’EI est navrante et a fait disparaître l’ancienne ville d’Alep, de Damas, les ruines d’Assour, le minaret de Samarra, le mausolée Al-Arbaïn de Tikkit, le tombeau de Jonas, la mosquée chiite de Mossoul, la citadelle de Tal Afar, les antiquités de Hatra et Nimrud, ainsi que la cité antique de Palmyre. Cette dernière était un joyau de la culture gréco-romaine avec ses temples et ses colonnades des siècles flamboyants de l’Empire Romain. Martyrisée et défigurée, Palmyre est méconnaissable : les bas-reliefs et la célèbre statue du lion de Palmyre ainsi que 90% des vestiges ont été dynamités.


Les terroristes brûlent sans sourciller des manuscrits vieux de 5000 ans conservés dans la Bibliothèque de Mossoul ou vandalisent des décorations de mosquées, considérées comme une « forme pervertie de créativité, qui contredit les fondements de la charia ».

Enfin, les habitants des zones tombées aux mains des terroristes doivent oublier la lecture, le cinéma, la peinture ou la poésie des « infidèles ». Les musées sont fermés, les librairies interdites. Tout contrevenant risque la flagellation, voire la condamnation à mort.



2. L’intérêt pour Daech : plus de place pour la propagande et le trafic d’œuvres d’art


Pourquoi s’acharner à ce point contre la culture, a priori inoffensive ?


Daech détruit ces vestiges pour en finir avec les perversions de l’art, traitant d’autres sujets que l’islam (et l’islam tels que l’EI le pratique) : « Dieu tout puissant nous ordonne de détruire ces statues, ces idoles et ces antiquités vénérées par des peuples religieux ». Ils refusent que les bons musulmans puissent être distraits dans leur foi par des films occidentaux impérialistes, des influences chrétiennes, des images « pornographiques » ou tant d’autres prétextes pour faire adhérer les populations à leurs idées. Ils parviennent donc à anéantir toute liberté de pensée et à trouver une autre manière que le meurtre pour persécuter les minorités. Ils détruisent leurs racines, leurs particularismes culturels, leurs talents artistiques. L’obsession de Daech est de faire table rase du passé pour devenir le seul repère des jeunes générations.


En effet, Daech construit sa propre culture, utilise des arts plastiques ou les nouvelles technologies pour appuyer leur idéologie. Plus qu’un art, il faut plutôt parler de communication mais il n’empêche qu’il s’agit là des seules ressources culturelles à la disposition des populations de l’EI. Ainsi, c’est une société de production, Al-Hayat, qui diffuse les vidéos, les images, les chansons autorisées par le régime. Le film « Flames of War » (septembre 2014) est révélateur de cette culture unique et creuse : il s’agit d’une détestable succession de scènes de guerre et d’exécutions réelles. Ce film s’adresse aux habitants des zones contrôlées par Daech mais également aux jeunes occidentaux pour les enrôler. C’est une « culture » (plutôt un marketing) qui utilise effectivement les codes de la culture pop occidentale (Saw, The Matrix, Call of Duty, American Sniper, V pour Vendetta par exemple). Tant de références qui n’évoquent pas que la religion et modernisent la figure du terroriste. Aujourd’hui, on est bien loin des images pixellisées d’hommes barbus qui parlent du djihad à l’autre bout du monde. C’est ainsi que l’EI parvient à remplacer la culture par une propagande permanente au service de l’islam.


Par ailleurs l’EI se dépêche de revendre les pièces transportables sur le marché de l’art international. Ce sont des véritables trafics qui permettent à Daech d’empocher entre 6 et 8 millions de dollars chaque année. La revente de biens culturels représente alors la deuxième source de financement du groupe terroriste, juste après le pétrole. Les statues, les antiquités sont donc vendues à des intermédiaires peu scrupuleux (souvent basés en Turquie) avant d’être éparpillées dans le monde entier, vers l’Europe et l’Amérique où les législations sont encore assez laxistes. Cela pose évidemment des problèmes pour l’avenir : quand la paix reviendra, comment pourra-t-on restituer toutes ces œuvres aux pays légitimes ?



3. La mobilisation internationale et la lutte qui s’organise


La directrice générale de l’UNESCO, Irina Bokova, appelle à la mobilisation internationale pour cesser ce qu’elle appelle un « génocide culturel ». Elle veut faire écho à la Convention de la Haye ratifiée par les pays du monde entier en 1954.


Cette dernière garantit la protection des biens culturels en cas de conflit armée, en réponse aux dégâts causés par les nazis lors de la Seconde Guerre Mondiale. En effet, les pays reconnaissent que préserver la culture aide à reconstruire les communautés, à rétablir les identités et les liens entre le passé, le présent et l’avenir. En temps de paix, les gouvernements sont tenus de protéger les biens culturels en faisant des inventaires, en prévoyant des plans d’évacuation ainsi qu’une autorité compétente dédiée. En temps de guerre, des unités spéciales au sein des forces militaires nationales doivent se charger de leur protection et des sanctions pénales doivent être prévues en cas de vandalisme. Si tout est prévu par la Convention de La Haye, elle n’est pas actuellement pas respectée par l’EI. Alors, l’ONU a pris de nouvelles mesures en reconnaissant, le 28 mai 2015, qu’il s’agissait là d’un crime de guerre qui nécessitait des mesures internationales. La lutte s’organise suite à cette résolution du Conseil de Sécurité mais rien n’a vraiment été fait pour l’instant, à part le rapatriement de certaines œuvres de Palmyre à Damas.


Concernant le trafic d’œuvres d’art, le 17 septembre 2015, les députés français ont adopté l’« amendement Palmyre » qui autorise de stocker les œuvres, volées et retrouvées, en France avant de les rendre à leur pays d’origine une fois la paix revenue. Les polices européennes et américaines traquent les trafiquants. En mars 2018, la police espagnole a saisi des dizaines de pièces volées par l’EI sur des sites archéologiques libyens. C’est un vaste trafic international qui a pu être démantelé : Jaume Bangot, 31 ans, en était à la tête et écoulait ses travailles en Belgique (à la foire d’art et d’antiquités de Bruxelles) et en France (à la Galerie Harmakhis). Pour plus d’efficacité, l’ambassade d’Irak en France mobilise une attachée culturelle qui épluche tous les catalogues d’art et d’antiquités pour repérer les objets litigieux et poursuivre les vendeurs en justice.


En fait, les enjeux culturels autour de Daech sont importants : trop de vestiges sont détruits ou revendus et les populations sont privées d’un accès à l’art et baignées dans une propagande constante. Fondatrice de l’humanité, la culture est essentielle pour la construction de chacun dans l’acquisition de sa liberté et la découverte de ce qu’il ne connaît pas. On ne peut plus qu’espérer que l’ONU trouvera un moyen plus efficace de sauvegarder les biens culturels de la région et que la paix reviendra bientôt pour mettre fin à cette propagande dévastatrice.


Cependant, la lutte pour protéger la culture est parfois vivement critiquée. Certains affirment qu’il ne faudrait pas accorder trop d’importance à la protection de bâtiments quand des personnes sont martyrisées et égorgées. A cela, on ne peut que rappeler que le trafic d’œuvres d’art est l’une des plus importantes sources de financement de l’EI. Par conséquent, protéger ce patrimoine est une manière indirecte de détruire Daech.



Damiane PESTRE

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